COMMENTAIRES III
Une prescription
d’antalgiques
à la pharmacie de nuit
Ceci eut lieu une nuit dans la rue ; une nuit d’été où je marchais, où j’étais malade, où je ne pouvais plus, mais plus du tout, à cause des ravages causés en ma gorge par un rezzou viral, avaler ma propre salive. Je devais parler pour qu’elle s’évapore, bavasser sans cesse pour ne pas me noyer. Je marchais dans la nuit d’été, bouche ouverte, et j’entrevis une réalité qui jamais ne m’était apparue. Elle m’était restée cachée, je marchais dedans depuis toujours, je ne l’avais jamais reconnue. Mais cette nuit-là j’étais malade, la gorge déchirée par l’incursion d’un virus et je devais marcher bouche ouverte pour évaporer ma salive, je ne pouvais rien avaler ; je parlais tout seul dans les rues de Lyon en allant chercher des médicaments à la pharmacie de nuit.
Nous aimons l’émeute ; nous en aimons le frisson. Nous rêvons de guerre civile, pour jouer. Et si ce jeu occasionne des morts cela ne fait que le rendre intéressant. La douce France, le pays de mon enfance, est ravagée depuis toujours d’une terrible violence, comme ma gorge labourée de virus qui me fait tant souffrir, et je ne puis rien avaler. Alors je marche, bouche ouverte, et je parle.
Comment osé-je parler de tout mon pays ?
Je ne parle que de ma gorge. Le pays, c’est juste la pratique de la langue. La France est l’espace de la pratique du français, et ma gorge dévastée en est le lieu le plus matériel, le plus réel, le plus palpable, et cette nuit-là j’allais dans les rues pour la soigner, pour chercher des médicaments à la pharmacie de nuit. Dehors c’était juin, la nuit était douce, il n’était aucune raison de prendre froid. J’avais dû tomber malade à la manif, à cause des gaz et des cris.
En France nous savons organiser de belles manifestations. Personne au monde n’en fait de si belles car elles sont pour nous la jouissance du devoir civique. Nous rêvons de théâtre de rue, de guerre civile, de slogans comme des comptines, et du peuple dehors ; nous rêvons de jets de tuiles, de pavés, de boulons, de barricades mystérieuses érigées en une nuit et de fuites héroïques au matin. Le peuple est dans la rue, les gens sont en colère, et hop ! descendons, allons dehors ! allons jouer l’acte suprême de la démocratie française. Si pour d’autres langues la traduction de « démocratie » est « pouvoir du peuple », la traduction française, par le génie de la langue qui bat dans ma bouche, est un impératif : « Le pouvoir au peuple ! » et cela se joue dehors, par la force ; par la force classique du théâtre de rue.
Depuis toujours notre État ne discute pas. Il ordonne, dirige, et s’occupe de tout. Jamais il ne discute. Et le peuple jamais ne veut discuter. L’État est violent ; l’État est généreux ; chacun peut profiter de ses largesses, mais il ne discute pas. Le peuple non plus. La barricade défend les intérêts du peuple, et la police militarisée s’entraîne à prendre la barricade. Personne ne veut écouter ; nous voulons en découdre. Se mettre d’accord serait céder. Comprendre l’autre reviendrait à accepter ses paroles à lui en notre bouche, ce serait avoir la bouche toute remplie de la puissance de l’autre, et se taire pendant que lui parle. C’est humiliant, cela répugne. Il faut que l’autre se taise ; qu’il plie ; il faut le renverser, le réduire à quia, trancher sa gorge parlante, le reléguer au bagne dans la forêt étouffante, dans les îles où personne ne l’entendra crier, sauf les oiseaux ou les rats fruitiers. Seul l’affrontement est noble, et le renversement de l’adversaire ; et son silence, enfin.
L’État ne discute jamais. Le corps social se tait ; et quand il ne va pas bien il s’agite. Le corps social dépourvu de langage est miné par le silence, il marmonne et gémit mais jamais il ne parle, il souffre, il se déchire, il va manifester sa douleur par la violence, il explose, il casse des vitres et de la vaisselle, puis retourne à un silence agité.
Celui qui fut élu dit sa satisfaction d’avoir obtenu tous les pouvoirs. Il allait pouvoir gouverner, dit-il, enfin gouverner, sans perdre de temps à discuter. Aussitôt on répondit que ce serait grève générale, le pays paralysé, les gens dans la rue. Enfin. Le peuple, qui en a assez de l’ennui, des ennuis et du travail, se mobilise. Nous allons au théâtre.
Quand on voit les Anglo-Saxons protester, cela prête à sourire. Ils viennent un par un avec des pancartes en carton, des pancartes individuelles qu’ils tiennent par le manche, avec un texte qu’ils ont écrit et qu’il faut lire pour comprendre. Ils défilent, les Anglo-Saxons, et ils montrent aux caméras de la télé leur pancarte rédigée avec du soin et de l’humour. Ils sont encadrés de policiers débonnaires en tenue habituelle. On pourrait croire que leur police ne dispose pas de boucliers, de jambières, de longues matraques et de camions à lance d’eau pour dégager la rue. Leurs manifestations dégagent de la bienséance et de l’ennui. Nous avons les plus belles manifestations du monde, elles sont un débordement, une joie.
Nous descendons dans la rue. Les gens à la rue, c’est la réalité de tous les jours ; les gens dans la rue, c’est le rêve qui nous unit, le rêve français des émotions populaires. Je descendis dans la rue avec des chaussures qui courent vite et un tee-shirt serré qui ne laisse pas prise à qui voudrait m’attraper. Je ne connaissais personne, je rejoignis les rangs, je me plaçai derrière la banderole et repris en chœur les slogans. Car nous portons à plusieurs de grandes banderoles avec des phrases brèves en grosses lettres, avec de gros trous pour diminuer la prise au vent. Il faut être plusieurs à les porter, ces paroles de plusieurs mètres, et elles ondulent, elles sont difficiles à lire ; mais il n’est pas besoin de les lire, il faut qu’elles soient grandes, et rouges, et ce qui est écrit dessus nous le crions ensemble. Quand on manifeste, on crie et on court. Oh ! Joie de la guerre civile ! Les hoplites de la police barrent les rues, rangés derrière leur bouclier, leurs cnémides, leur casque, la visière rabattue qui les rend identiques ; ils battent leur bouclier de leur matraque et cela provoque un roulement continu, et bien sûr cela tourna mal. Nous étions venus pour ça.
La caillasse vola, un jet de grenades y répondit, un nuage s’éleva et se répandit dans la rue. « Tant mieux, nous combattrons à l’ombre ! » rirent ceux d’entre nous qui étaient venus casqués, cagoulés, armés de barres et de frondes, et ils commencèrent à descendre les vitrines. Notre gorge déjà brûlait, de gaz et de cris. Sous le vol de boulons lancés à la fronde, des vitrines tombaient en chute cristalline, dans un miroitement d’éclats.
Les policiers harnachés d’armes anciennes avancèrent dans la rue, manœuvrant avec un ordre de légion, la caillasse grêlant sur les boucliers de polycarbonate ; des salves de grenades explosaient avec un bruit cotonneux et chargeaient l’air de gaz urticants, des brigades de voltigeurs en civil fonçaient dans le tas, coxaient quelques agités et les ramenaient derrière le mur des boucliers qui avançait dans le roulement implacable des matraques. Quel bruit ! La banderole tomba, je la ramassai, la relevai, la tint au-dessus de moi avec un autre et nous fûmes en tête de cortège, puis nous la lançâmes et courûmes. Oh ! Joie de la guerre civile ! joie du théâtre ! Nous courûmes à côté des vitrines qui s’effondraient à mesure de notre passage, nous courûmes le long de magasins éventrés où des jeunes gens masqués d’une écharpe se servaient comme dans leur cave, avant de fuir eux aussi, devant d’autres jeunes gens à la mâchoire volontaire. Et ceux-ci couraient plus vite, ils portaient des brassards orange et quand ils avaient plaqué au sol un jeune homme masqué ils sortaient de leur poche des menottes. Moi je courais, j’étais venu pour cela, une manif sans course éperdue est une manif ratée, je m’échappais par les rues de traverse.
Le ciel virait au rose, le soir tombait, un vent froid balaya les effluves de gaz. La sueur coulait le long de mon dos et ma gorge me faisait mal. Dans le quartier où avait eu lieu le cortège des voitures roulaient au pas, occupées de quatre hommes à la mâchoire volontaire, chacun regardant par une fenêtre différente ; ils roulaient sur des débris de verre. Il flottait là une odeur de brûlé, traînaient à terre des vêtements, des chaussures, un casque de moto, des taches de sang.
Moi, j’avais mal, affreusement mal.
Le gouvernement qui s’était trop avancé recula ; il neutralisa les mesures prises dans la précipitation par des contre-mesures prises dans l’affolement. L’ensemble s’équilibra comme à l’habitude : le compromis que l’on ne discute pas fut inefficace, et encombrant. Le génie français construit ses lois comme il construit ses villes : les avenues du code Napoléon en constituent le centre, admirable, et autour s’étendent des bâtisses au hasard, mal faites et provisoires, reliées d’un labyrinthe de ronds-points et de contresens inextricables. On improvise, on suit plus le rapport de forces que la règle, le désordre croît par accumulation des cas particuliers. On garde tout ; car ce serait provocant que d’appliquer, et perdre la face que de retirer. Alors on garde.
Oh comme j’ai mal !
Il était juin pourtant, et j’avais mal d’une maladie de froid, ma gorge me faisait souffrir, ma gorge était atteinte, la gorge qui est l’organe, la gorge qui est la cible. Ordonnance en poche j’allais à pied dans les rues de Lyon chercher des médicaments à la pharmacie de nuit. Je traversais la ville en pleine nuit, en gardant la bouche ouverte pour que ma salive s’évapore. Je ne pouvais rien avaler, même venu de moi, les fonctions naturelles de la bouche étaient bloquées par la douleur, alors je marchais bouche ouverte et je parlais pour évaporer ma salive, pour ne pas périr noyé de moi, trop rempli de sécrétions qui ne passent pas.
Je marchais sur les trottoirs de la nuit où erraient des ombres ; je m’écartais pour ne pas les heurter ces bois flottés, ces couples serrés, ces solitaires errants, ces groupes agités. Je les croisais sans les voir, tout occupé de ma douleur, et je croisais des voitures blanches au ralenti décorées de bandes bleues et rouges et chargées d’hommes en combinaison qui regardaient par les vitres. Le mot POLICE était peint en grosses lettres sur ces voitures, et aussi sur les camionnettes garées au bord du trottoir, décorées de la même façon et chargées de ces mêmes jeunes gens qui surveillaient les ombres.
Ô douce France ! Mon cher pays de fraîcheur et d’enfance ! Ma douce France si calme et si policée… passe encore une voiture au ralenti chargée de jeunes gens athlétiques… dans l’aquarium de la nuit elle nage sans aucun bruit jusqu’à moi, me regarde puis repart. Les nuits d’été sont lourdes et dangereuses et les rues du centre sont quadrillées, toute la nuit ils circulent : la présence policière affichée permet la pacification. Oui, la pacification ! Nous pratiquons la pacification au cœur même des villes de France, au cœur même de l’autorité, car l’ennemi est partout. Nous ne connaissons pas d’adversaire, juste l’ennemi, nous ne voulons pas d’adversité qui engendrerait des paroles sans fin, mais de l’inimitié, car celle-ci nous savons la traiter par la force. Avec l’ennemi on ne parle pas. On le combat ; on le tue, il nous tue. Nous ne voulons pas parler, nous voulons en découdre. Au pays de la douceur de vivre et de la conversation comme l’un des beaux-arts, nous ne voulons plus vivre ensemble.
Moi je m’en moque, j’ai mal, je marche et je parle, je parle pour dissiper ce qui sinon me noierait ; et si je pense à mon pays c’est pour me donner à parler, car je ne dois pas m’interrompre de tout mon trajet à travers les rues de Lyon, sinon j’en serais réduit à baver pour ne pas mourir étouffé.
Je pense à la France ; mais qui peut dire sans rire, qui peut dire sans faire rire, qu’il pense à la France ? Sinon les grands hommes, et seulement dans leurs mémoires. Qui, sinon de Gaulle, peut dire sans rire qu’il pense à la France ? Moi j’ai juste mal et je dois parler en marchant jusqu’à ce que j’atteigne la pharmacie de nuit qui me sauvera. Alors je parle de la France comme de Gaulle en parlait, en mélangeant les personnes, en mélangeant les temps, confusant la grammaire pour brouiller les pistes. De Gaulle est le plus grand menteur de tous les temps, mais menteur il l’était comme mentent les romanciers. Il construisit par la force de son verbe, pièce à pièce, tout ce dont nous avions besoin pour habiter le XXe siècle. Il nous donna, parce qu’il les inventa, les raisons de vivre ensemble et d’être fiers de nous. Et nous vivons dans les ruines de ce qu’il construisit, dans les pages déchirées de ce roman qu’il écrivit, que nous prîmes pour une encyclopédie, que nous prîmes pour l’image claire de la réalité alors qu’il ne s’agissait que d’une invention ; une invention en laquelle il était doux de croire.
Chez soi est la pratique du langage. La France est le culte du livre. Nous vécûmes entre les pages des Mémoires du Général, dans un décor de papier qu’il écrivit de sa main.
Je marchais dans la rue, la nuit, la gorge à vif, et la violence muette qui toujours nous accompagne m’accompagnait aussi. Elle allait par en dessous, sous mes pas, sous le trottoir : la taupe cannibale de la violence française rampait sous mes pas sans se faire voir. De temps à autre elle sort pour respirer, prendre l’air, happer une proie, mais elle est toujours là, même quand on ne la voit pas. On l’entend gratter. Le sol est instable, il peut céder à tout moment, la taupe peut sortir.
Trêve ! Trêve de tout cela ! Mais je ne peux rien avaler. Ma salive s’évacue au-dehors, se diffuse en bavardage, j’échange ma douleur contre un flot de paroles, et ce flot qui sort de moi me sauve de la noyade en mes propres liquides. Je suis habité du génie français, je trouve des solutions verbales à mes douleurs, et ainsi en parlant je survis à des maladies de froid que j’attrape durant les mois d’été.
J’arrivai enfin à la pharmacie de nuit. Je ferais mieux de me taire. En public, dans la queue, je ravalai ma douleur.
La queue tendue formait un arc dans l’officine bien fermée qui pouvait à peine nous contenir. Nous essayions de ne pas croiser nos regards, et ce que nous pensions nous le gardions pour nous. Il s’agissait de soupçons. Car qui vient à la pharmacie de nuit sinon les épaves qui ne savent plus quand est le jour ? sinon les drogués qui cherchent des molécules qu’ils connaissent bien mieux qu’un étudiant en médecine ? sinon des malades qui ne peuvent attendre le lendemain, donc des malades en état d’urgence, donc de grands corps purulents qui contaminent tout ce qu’ils touchent ? Et cela dure, cela dure toujours trop, car les gens se traînent dans la pharmacie de nuit, les mouvements ralentissent, le mouvement existe à peine, n’existe plus, et l’inquiétude grossit, l’inquiétude occupe le petit espace où nous sommes trop nombreux, où nous faisons la queue, portes closes.
Un préparateur au nom africain assurait le service sans jamais élever la voix ni accélérer son geste. Son visage rond, noir et bien lisse, ne laissait aucune prise aux regards impatients. Nous ne nous regardions pas de peur de nous contaminer, et nous le regardions, lui qui délivrait les médicaments, et il n’allait pas assez vite. Il lisait les ordonnances avec soin, il vérifiait plusieurs fois, il hochait la tête sans rien dire mais avec un air de soupçon, il questionnait dans un soupir, il jaugeait l’allure de son client ; puis il partait dans l’arrière-boutique aux étagères et rapportait ceci de très urgent que le malade attendait en se balançant d’une jambe sur l’autre, muet, bouillonnant d’une colère impossible à dire, malade.
Derrière la porte à vitrage blindé que l’on avait close à 22 h 30, de jeunes garçons athlétiques allaient et venaient en groupe, s’interpellaient, hurlaient au téléphone, s’esclaffaient en se tapant dans les mains. Ils venaient la nuit et jouaient à marcher sur le trottoir, à tenir les murs, à se bousculer avec des rires et regarder les passants de haut ; ils venaient la nuit juste ici, devant la pharmacie de nuit, dans le carré de lumière que découpait sur le trottoir la porte vitrée, épaisse, close et verrouillée dès 22 h 30. Ils venaient comme des papillons de nuit, ils s’agitaient derrière la porte fermée, fermée pour eux car ils étaient sans ordonnance. Ils ne connaissaient pas la fatigue. Ils passaient en jetant chaque fois un regard, ils s’exclamaient, ils se tapaient dans les mains avec des rires. Le flux des victimes les excitait, le flux d’argent les excitait, le flux des médicaments qui sortaient de là les excitait ; ils regardaient les passants de haut, et même sans rien dire tout le monde comprenait. Cela les faisait rire l’inquiétude des malades qui devaient passer entre les chahuteurs, les clients tête baissée et l’ordonnance à la main, qui tâchaient de ne rien voir et devaient traverser leur groupe pour sonner à la porte, et attendre, pour quémander, l’air de ne rien espérer d’autre que l’ouverture de la pharmacie de nuit.
Une dame à l’intérieur, une dame dans la queue, dit : « Je ne sais pas ce qu’ils ont, mais je les trouve bien excités ces jours. » Une ondulation d’acquiescement parcourut la queue. Tout le monde comprenait sans se regarder, sans relever les yeux, sans qu’il soit besoin de préciser. Mais personne ne voulait en parler, car ceci ne se parle pas : ceci s’énonce, et se croit.
La tension montait au début de l’été ; la tension montait dans les brèves nuits tièdes. De jeunes garçons athlétiques allaient dans la rue torse nu. Le préparateur au nom africain vérifiait la validité des ordonnances, demandait des preuves d’identité, des garanties de paiement. Du coin de l’œil il surveillait le carré de lumière projeté sur le trottoir, traversé encore et encore par des jeunes gens hilares qui roulaient les épaules.
Quand un client était servi, il lui ouvrait la porte à l’épreuve des balles avec un gros trousseau de clés. Il entrebâillait, laissait le passage, et refermait derrière avec un bruit de clés qui s’entrechoquent et de joint caoutchouc qui ferme sans même laisser passer l’air. Le client se trouvait enfermé dehors, seul sur le trottoir, serrant contre son ventre un sac de papier blanc marqué d’une croix verte, et cela provoquait une agitation chez les jeunes gens qui allaient et venaient sur le trottoir, une agitation ironique comme celle des moustiques qui s’approchent et repartent, sans se poser, sans être vus, avec un petit vrombissement qui est un rire, et le client tout seul dans la nuit devait traverser le groupe de garçons athlétiques en serrant son petit sac plein de petits cartons, plein de précieux principes actifs qui devaient le guérir, il devait traverser le groupe, éviter leurs trajectoires, échapper à leurs regards, mais il ne se passait jamais rien ; juste l’inquiétude.
Le préparateur ne laissait entrer que ceux dont il jugeait la mine convenable, ceux qui sonnaient et montraient leur ordonnance. Il acceptait d’ouvrir, ou pas. Il ne disait rien de plus. Il lisait les ordonnances, vérifiait l’étiquette des petites boîtes, contrôlait les moyens de paiement. Rien de plus. Il effectuait les gestes du commerce, il n’était pas plus là qu’une machine, il distribuait des boîtes de principes actifs. Dans la pharmacie de nuit pleine de grands malades, qui faisaient la queue en essayant de ne pas se voir, la tension montait. Son visage rond et noir, les yeux baissés sur l’écran de sa caisse, ne laissait aucune prise.
Une petite femme maigre s’avança croyant son tour arrivé. Un bel homme aux yeux intenses s’interposa, nez conquérant et belle mèche en travers du front. Il fut cassant, profitant de sa taille et de son élégance : « Vous n’avez pas remarqué que j’étais avant vous ? » Elle bredouilla, mais sans rougir – sa peau toute sèche ne le pouvait pas. Elle tremblait. Elle céda le passage avec des excuses inaudibles. Il avait l’air intelligent, prospère, vêtu de lin élégamment froissé, et elle, petite et maigre, montrait de partout son usure, et je ne me souviens pas de ses vêtements. Il fut aussitôt féroce, prêt à la frapper, elle était craintive.
L’immensité liquide tout obscure battait les flancs de la pharmacie de nuit. Le carnaval imprévisible avait lieu autour, des ombres errantes allaient dans les rues, qui ressemblaient à des gens mais c’étaient des ombres ; les ombres errantes venaient se faire voir dans le carré de lumière, un instant devant la porte close, leurs dents brillaient un instant, leurs yeux dans leurs visages sombres, et nous nous serrions à l’intérieur de l’officine close, attendant notre tour, furieux qu’il n’arrive pas ; craintifs qu’il n’arrive pas. On nous distribuait des calmants.
L’homme sûr de lui posa son ordonnance en la frappant sur le comptoir, il la déplia, il maugréait que ce n’était pas possible, vraiment pas possible, mais c’était toujours comme ça. Il montra une ligne en la tapotant de l’index, plusieurs fois.
« Je veux seulement ça.
— Et le reste ? Le médecin vous a prescrit l’ensemble.
— Écoutez, le médecin est un ami. Il sait ce dont j’ai besoin. Il me donne le reste pour m’arranger avec les remboursements. Mais je sais ce que je fais. Je sais ce que je prends. Donnez-moi ce que je demande. »
Il segmentait ses phrases, il martelait la ponctuation, il parlait de l’air entendu de celui qui a décidé, il parlait du ton de celui qui en sait autant que le médecin, et toujours plus qu’un préparateur africain qui assure les permanences de la nuit. Il avait l’air de vouloir en découdre. La petite femme usée avait reculé de plusieurs pas. Elle prenait l’air soumis qui pourrait lui éviter les coups, et l’autre lui jetait des regards furieux qui s’accumulaient sur ses épaules fragiles d’os et de carton. Nous étions tous dans la queue silencieuse de la pharmacie de nuit, nous ne voulions pas nous parler car nous étions peut-être fous ou déviants ou malades, nous ne voulions rien savoir car pour savoir il aurait fallu le contact, et le contact est dangereux, il irrite, il contamine, il blesse. Nous voulions nos médicaments, qui calment nos douleurs.
Elle avança un petit peu, sans y penser, la petite femme usée ; elle avait peur sans doute de perdre encore plus que la place qu’elle avait cédée, alors elle fit un pas sur la zone vide qui entourait cet homme tendu, cet homme hérissé de pointes comme les détonateurs autour des mines qui flottent. Elle effleura son espace, elle aurait pu lire l’ordonnance, alors il posa la main dessus comme une gifle, il la désintégra de son regard, elle battit en retraite.
« Mais ce n’est pas possible ! hurla-t-il. C’est toujours comme ça ! Ils ne restent jamais à leur place ! Toujours à resquiller ! Il faut avoir les yeux dans le dos ! »
Il frappa plusieurs fois l’ordonnance. Il remonta sa mèche d’un beau geste ; ses vêtements de lin fluide suivaient ses mouvements.
« Je veux ceci », dit-il avec toute la menace dont il était capable.
Le préparateur ne laissait rien paraître, ses traits ronds ne bougeaient pas, sa peau noire ne montrait rien, et l’homme en colère balaya encore sa belle mèche. Ses yeux étincelaient, son teint virait au rouge, sa main tremblait sur le comptoir ; il aurait voulu frapper encore, frapper le comptoir, frapper l’ordonnance, frapper encore autre chose pour se faire entendre de cet indifférent.
« Alors tu le donnes, ce médicament ! » hurla-t-il au visage du préparateur, qui ne frémit pas.
Le gros type devant moi, un grand à moustaches dont la bedaine tirait les boutons de sa chemise, se mit à respirer plus fort. Par la vitre épaisse on voyait les jeunes gens oisifs passer et repasser, jeter à chaque passage un regard sur nous enfermés, un regard qui nous provoquait. Cela tournait mal. Mais je ne disais rien, j’avais mal.
Le bel homme arrogant vêtu de lin tremblait de rage d’être assimilé à la tourbe des malades dans une pharmacie de nuit, et la petite femme usée derrière lui, le plus loin possible maintenant, tremblait comme elle avait toujours dû trembler. Peut-être allait-il se retourner et la gifler, comme on gifle une enfant qui agace, juste pour se calmer et montrer qui domine la situation. Et elle, après la gifle, hurlerait d’un ton suraigu et se roulerait par terre en tremblant de tous ses membres ; ou bien elle relèverait pour une fois la tête et se précipiterait sur lui et le martèlerait de ces petits coups de poing que donnent les femmes en pleurant ; elle pourrait aussi ne rien dire : juste supporter la gifle avec un craquement dans son dos, qui la ferait se tenir plus courbée encore, secouée de sanglots silencieux, encore plus repliée, encore plus usée.
Et l’autre type, le grand moustachu à bedaine, qu’aurait-il fait devant une petite femme qui s’effondre, ou devant une petite femme qui se révolte avec des pleurs de fausset, ou devant une petite femme qui s’efface encore un peu plus de la surface de la Terre ? Qu’aurait-il fait ? Il aurait respiré plus fort, son souffle aurait atteint le régime d’un aspirateur à pleine puissance, il aurait pu avancer, mouvoir sa masse et coller une mandale au sale type. L’élégant serait tombé le nez en sang en hurlant des protestations, il aurait entraîné dans sa chute l’étagère aux gélules amaigrissantes et le grand moustachu serait resté là, à se masser le poing et respirer encore plus fort, avec peine, comme une mobylette en côte manque d’étouffer, sa bedaine tremblant entre les boutons de sa chemise dont peut-être un sauterait. L’autre à quatre pattes l’aurait agoni de menaces juridiques mais sans se relever, et le préparateur africain, impassible car il en avait vu d’autres, aurait tenté de calmer le jeu. « Allons. Messieurs. Du calme. » Aurait-il dit. Et la petite femme aurait eu le mouvement de porter secours à l’arrogant sanguinolent à quatre pattes en jetant des regards de lourds reproches à la brute à moustaches qui décidément respirerait de plus en plus mal, très mal, et il risquerait l’engorgement du cœur, l’obstruction des bronches, l’arrêt de tout trafic dans ses étroites artères, bien trop réduites, trop resserrées, de bien trop faible capacité pour la violence dont il était capable.
Le préparateur continuerait de gérer son stock sur sa caisse électronique en tapotant l’écran d’un doigt léger, et il continuerait d’appeler au calme d’une voix mesurée : « Allons, messieurs ! Voyons, madame ! », tout en songeant à la bombe lacrymogène dans le tiroir sous la caisse dont il aurait bien aspergé tout le monde. Mais ensuite il aurait fallu aérer, et la seule porte possible était celle qui donne sur la rue, et celle-là on ne pouvait l’ouvrir, car dans la rue traînaient des gens qu’il fallait garder dehors. Alors il appelait au calme, en rêvant de mitrailler tout le monde, pour que cela s’arrête.
Qu’aurais-je fait dans cette explosion de violence française ? J’avais mal. Le virus dévastait ma gorge, j’avais besoin d’un antalgique, j’avais besoin qu’on transforme ma douleur en une absence feutrée dont je ne saurais plus rien. Alors je ne dis rien ; j’attendis mon tour ; j’attendis que l’on me donne.
Bien sûr il ne se passa rien. Que voulez-vous qu’il se passe dans une pièce fermée, cadenassée avec une porte en verre à l’épreuve des balles ? Quoi, sinon l’étouffement ?
Le commerce continua. Le préparateur en soupirant donna ce que l’autre demandait. Il s’en lavait les mains. Quand l’autre eut obtenu ce qu’il exigeait, il lança un « Tout de même ! » excédé et sortit à grands pas en fusillant la queue d’un regard adressé à tous. Le préparateur lui ouvrit et regagna le comptoir. « C’est à qui ? » La nuit pour lui s’écoulait sans incidents. La file avança. La petite femme donna une ordonnance chiffonnée qui avait beaucoup servi, elle pointa une ligne d’un doigt tremblant, quémanda, et il accepta d’un haussement d’épaules. Il distribuait des psychotropes, il distribuait des somatotropes ; à celui qui connaissait son médecin il donnait ce qu’il voulait, aux autres il donnait ce qui était écrit, à certains il accordait un supplément ; la légalité fluctuait, la violence l’infléchissait, les faveurs distribuées adoucissaient les heurts.
Je sortis enfin avec les médicaments. On m’ouvrit et on referma, je traversai le groupe agité sur le trottoir et il ne se passa rien.
Dans la nuit passaient des ombres ; des gens parlent tout seuls dans la nuit mais on ne sait plus maintenant s’il s’agit de fous ou s’ils portent des téléphones cachés. La chaleur du jour sortait des pierres, une tension lourde vibrait dans l’air, deux voitures de police chargées d’hommes jeunes se croisèrent au ralenti, se firent un discret appel de phares et continuèrent leur glissement sans remous. Ils cherchaient la source de la violence, et lorsqu’ils la trouveraient, ils seraient prêts à bondir.
Oh, comme tout va mal ! Je ne peux rien avaler. Je me demande de quelle maladie je souffre qui m’oblige ainsi à parler pour évaporer cette salive qui sinon me noierait. Quelle maladie ? Un rezzou de virus, venu du grand désert extérieur ? Et suite à cette attaque c’est ma propre défense qui ravage ma propre gorge ; mon système immunitaire épure, il pacifie, il extirpe, il liquide mes propres cellules pour en extraire la subversion. Les virus ne sont qu’une parole, un peu d’information véhiculée par la sueur, la salive ou le sperme, et cette parole s’introduit en mes cellules, se mêle à ma parole propre, et ensuite mon corps parle la langue du virus. Alors le système immunitaire exécute mes propres cellules une par une, pour les nettoyer de la langue de l’autre qui voudrait murmurer tout au cœur de moi.
On éclaire partout les rues mais elles font toujours peur. On éclaire tant que l’on pourrait lire au pied des lampadaires, mais personne ne lit car personne ne reste. Rester dans la rue ne se fait pas. On éclaire bien, partout, l’air lui-même semble luire, mais cet éclairage est une tromperie : les lampes créent plus d’ombre que de lumière. Voilà le problème des lumières : l’éclairage renforce toutes les ombres qu’il ne dissipe pas aussitôt. Comme sur les plaines désolées de la Lune, le moindre obstacle, la moindre aspérité crée une ombre si profonde qu’on ne peut la distinguer d’un trou. Alors dans la nuit contrastée on évite les ombres au cas où il s’agirait vraiment de trous.
On ne reste pas dehors, on file, et des voitures au ralenti passent le long des trottoirs à l’allure des passants, elles les dévisagent de tous leurs yeux à travers leurs vitres sombres, et vont plus loin, glissent le long des rues, cherchent la source de la violence.
Le corps social est malade. Alité il grelotte. Il ne veut plus rien entendre. Il garde le lit, rideaux tirés. Il ne veut plus rien savoir de sa totalité. Je sais bien qu’une métaphore organique de la société est une métaphore fasciste ; mais les problèmes que nous avons peuvent se décrire d’une manière fasciste. Nous avons des problèmes d’ordre, de sang, de sol, des problèmes de violence, des problèmes de puissance et d’usage de la force. Ces mots-là viennent à l’esprit, quel que soit leur sens.
J’allais dans la nuit comme une ombre folle, un spectre parlant, une logorrhée qui marche. Je parvins enfin chez moi et dans ma rue un groupe de jeunes gens s’agitait sous un lampadaire. Ils tournaient autour du scooter de l’un d’eux garé sur le trottoir, et lui torse nu avait gardé son casque, la bride défaite battant sur ses épaules.
Dans ma rue déserte, fenêtres éteintes, j’entendais de loin leurs éclats de voix sans distinguer leurs mots ; mais leur phrasé précipité me révélait ce que j’avais besoin de savoir : d’où ils venaient. J’apprenais de loin, par le rythme, de laquelle de nos strates sociales héréditaires ils étaient issus. Aucun n’était assis, sauf le casqué, sur la selle de son scooter. Ils s’appuyaient au mur, arpentaient le trottoir, balayaient l’air avec des gestes de basketteurs ; ils exploraient la rue en quête d’une aventure, même infime. Ils faisaient tourner une grande bouteille de soda à laquelle ils buvaient tour à tour avec de longs gestes appuyés, la tête très en arrière.
Je les traversai, ils s’écartèrent. Ils eurent des sourires d’ironie, ils dansèrent autour de moi, mais je passai, je n’avais pas peur, je ne dégageais pas la moindre odeur de peur, j’avais mal, trop occupé à ne pas étouffer. Je les traversai en marmonnant comme je marmonnais depuis le début de la nuit, grommelant pour moi-même ces paroles évaporantes que personne ne pouvait comprendre ; cela les fit rire. « Eh, monsieur, vous allez exploser votre forfait à parler comme ça dans la nuit. »
J’avais mal, je souffrais d’angine nationale, d’une grippe française qui tord la gorge, d’une maladie qui enflamme l’intérieur du cou, qui attaque l’organe précieux des paroles et fait jaillir ce flot de verbe, le verbe qui est le vrai sang de la nation française. La langue est notre sang, elle s’écoulait de moi.
Je dépassai le groupe sans répondre, j’étais trop occupé, et je n’avais pas compris les allusions à l’objet technique. Le rythme de leur langue n’était pas tout à fait le mien. Ils s’agitaient sans bouger, ces garçons, comme des casseroles laissées sur le feu, et leur surface ondulait de bulles venues de l’intérieur. Je les dépassai, allai vers ma porte. Je me foutais de l’extérieur. J’avais juste mal et je serrais dans ma main le petit sachet de médicaments de plus en plus froissé à chacun de mes pas. Dans le papier, dans les petits cartons, était ce qui allait me soigner.
Une voiture sous-marine décorée de bandes bleues et rouges glissa le long de la rue. Elle s’arrêta au niveau du groupe. Quatre jeunes gens en combinaison sortirent ensemble. Ils étirèrent leurs muscles, ils remontèrent d’un même geste leur ceinture cliquetante d’armes. Ils étaient jeunes, forts, quatre, les membres comme des ressorts, et pas un n’était plus vieux que les autres pour les tenir en laisse. Pas un seul n’était plus âgé, plus lent, pas un seul n’était un peu détaché du monde comme le sont ceux qui ont un peu vécu, pas un seul qui puisse ne pas réagir aussitôt, pas un qui puisse retarder la mise en œuvre de cette puissance de feu. Ils étaient quatre de même âge, ces hommes d’armes dont on a aiguisé les mâchoires de fer, très jeunes, et personne n’était là pour leur tenir la bride. Les hommes plus âgés ne veulent plus patrouiller dans les nuits de juin, alors on laisse rouler dans la rue des grenades dégoupillées, on laisse des jeunes gens tendus chercher à tâtons dans la nuit d’autres jeunes gens tendus qui jouent à leur échapper.
Les jeunes gens aux vêtements sobres et bleus s’approchèrent des jeunes gens vêtus de flou multicolore, et même l’un d’eux torse nu. Ils saluèrent d’une ébauche de gestes et demandèrent les papiers de tout le monde et ceux du scooter. Ils détaillèrent les cartons plastifiés, en inspectant l’alentour, les gestes ralentissaient. De l’index sans se baisser ils désignèrent un mégot au sol ; ils le firent ramasser pour examen. Les gestes devinrent encore plus lents, plus précautionneux. Chacun dut vider ses poches et fut palpé par un homme en bleu, pendant qu’un autre guettait les gestes, une main sur sa ceinture d’armes. Cela durait. Ils cherchaient ; et chercher longtemps mène toujours à trouver. Les gestes encore ralentis s’approchaient de l’immobilité. Cela ne pouvait durer. L’immobilité ne peut durer longtemps. Le corps est un ressort et répugne à l’immobilité. Il y eut une secousse, des cris, le scooter tomba. Les jeunes gens s’enfuirent dans l’ombre et il n’en resta qu’un, torse nu, étendu à terre, son casque ayant roulé un peu plus loin, maîtrisé par deux athlètes en bleu. Menotté il fut conduit dans la voiture. Dans le silence de ma rue la nuit j’entendis clairement ce qu’ils disaient dans la radio. Sur les façades de ma rue quelques fenêtres s’allumèrent, des visages apparurent dans l’embrasure des rideaux. J’entendis l’énoncé du motif : « Entrave au contrôle. Résistance à agent. Délit de fuite. » Entendis-je parfaitement. J’étais dans la rue mais on ne me demanda rien. Enfermé dans ma physiologie je ne redoutais rien, enfermé en moi je n’avais rien d’autre à faire que d’effacer ma douleur. Les fenêtres une par une s’éteignirent, la voiture repartit avec un passager de plus, le scooter resta couché sur le trottoir, le casque resta dans le caniveau.
On arrête pour résistance à l’arrestation : le motif est merveilleusement circulaire. D’une logique juridique impeccable, mais circulaire. Le motif est rationnel aussitôt qu’il est apparu ; mais comment apparaît-il ?
Il ne s’était sûrement rien passé ce soir-là dans ma rue. Mais la situation est si tendue qu’un choc infime produit un spasme, une défense brutale de tout le corps social comme lors d’une vraie maladie ; sauf qu’ici il n’est point d’ennemis, sauf une certaine partie de soi.
Le corps social tremble de mauvaise fièvre. Il ne dort pas, le corps social malade : il craint pour sa raison et son intégrité ; la fièvre l’agite ; il ne trouve pas sa place dans son lit trop chaud. Un bruit inattendu compte pour lui comme une agression. Les malades ne supportent pas que l’on parle fort, cela leur fait aussi mal que si on les frappait. Dans la chaleur déréglée de leur chambre les malades confondent l’idée et la chose, la crainte et l’effet, le bruit des mots et les coups. Je fermai derrière moi, je n’allumai pas, la lumière du dehors suffirait bien. J’allai au robinet me verser un verre d’eau, j’avalai les médicaments que l’on m’avait prescrits, et je m’endormis.
L’esprit tient par un fil. L’esprit chargé de ses pensées est un ballon d’hélium tenu par un enfant. L’enfant est heureux de tenir ce ballon, il a peur de le lâcher, il tient fort le fil. Les psychosomatotropes vendus en pharmacie délient de l’inquiétude, les médicaments ouvrent la main. Le ballon s’envole. Les psychosomatotropes achetés en pharmacie favorisent un sommeil détaché du monde physique, où les idées légères apparaissent comme vraies.
Comment arrivent-ils à les reconnaître dans la nuit ?
La grammaire vécue n’est pas la grammaire théorique. Quand j’use d’un pronom, il est une boîte vide, me dit la grammaire que je lis dans les livres ; rien, absolument rien ne me dit de qui il s’agit. Le pronom est une boîte, rien ne dit son contenu, mais le contexte le sait. Tout le monde le sait. Le pronom est une boîte fermée, et tout le monde sans avoir besoin de l’ouvrir sait ce qu’elle contient. On me comprend.
Comment font-ils pour les reconnaître ? La tension aiguise les sens. Et la situation en France est plutôt tendue. Un ticket jeté, et une gare est mise à sac, livrée aux flammes. J’exagère ? Je suis en deçà. Je pourrais aligner de pires horreurs, toutes vraies. La situation en France est tendue. Un ticket de métro jeté sur le sol d’une gare a déclenché une opération militarisée de maintien de l’ordre.
Une étincelle et tout brûle. Si la forêt brûle, c’est qu’elle était sèche, et embroussaillée. On traque l’étincelle ; on veut coxer le contrevenant. On veut l’avoir, celui qui produisit l’étincelle, l’attraper, le nommer, démontrer son ignominie et le pendre. Mais des étincelles il s’en produit sans cesse. La forêt est sèche.
Un contrôleur demanda un jour son ticket à un jeune homme. Celui-ci venait de le jeter. Il proposa de revenir en arrière pour le retrouver. Le contrôleur voulut le tirer à l’écart pour constater le délit. Le jeune homme protesta ; le contrôleur insista brutalement, il n’avait pas à négocier la loi. Il s’ensuivit une confusion que l’ensemble des témoignages ne parvint pas à expliquer. Sur le début des violences les témoignages se contredisent toujours. Les actes apparaissent par sauts quantiques, les événements sont d’une nature nouvelle, dont l’advenue est probabiliste. L’acte aurait pu ne pas avoir lieu, il eut lieu, il fut donc inexplicable. On peut juste le raconter.
Les événements s’enchaînèrent dans une logique d’avalanche : tout tomba car tout était instable, tout était prêt. Le contrôleur essayait de tirer à l’écart le contrevenant ; et celui-ci protestait. Des jeunes gens s’agglutinèrent. La police arriva. Les jeunes gens hurlèrent des insanités. La police militarisée chargea pour dégager la gare. Les jeunes gens coururent et lancèrent de petits objets, puis des gros qu’ils descellèrent à plusieurs. La police se disposa selon les règles. Les hommes en armure se rangèrent en ligne derrière leurs boucliers. Ils lancèrent des grenades, chargèrent, interpellèrent. Les gaz remplirent la gare. Le métro déversait de nouveaux jeunes gens. Il n’était point la peine de leur décrire la situation : ils choisissaient leur camp sans qu’on leur explique. Tout est si instable ; l’affrontement est prêt.
La gare fut jonchée de verre, remplie de gaz, dévastée. Des gens sortirent en pleurs, courbés, se tenant les uns aux autres par les épaules. Des cars bleus aux vitres grillagées stationnaient autour. La circulation fut interrompue, des barrières métalliques furent tirées en travers des rues, les accès furent filtrés par des policiers en tenue, et aussi par des piquets d’hommes athlétiques en civil tenant à la main des radios grésillantes.
Une fumée d’une épaisseur de bitume brisa une fenêtre et monta droit au ciel. La gare flambait. Une colonne de pompiers vint en renfort, escortés d’hommes qui les protégeaient de leurs boucliers. De petits objets grêlaient sur le plastique, sur le bitume autour d’eux ; ils aspergèrent la gare de neige carbonique.
Cela peut passer pour absurde : cela est incommensurable, un ticket et une gare. Mais il ne s’agit pas de désordre : ceux qui s’affrontaient connaissaient leur rôle à l’avance. Rien n’avait été préparé, mais tout était prêt ; si le ticket avait déclenché l’émeute, ce fut comme la clé démarre le camion. Il suffit que le camion soit là et il démarre dès que l’on introduit la clé. Personne ne s’offusque de la disproportion de la clé et du camion, parce que c’est l’organisation propre du camion qui lui permet de démarrer. Pas la clé ; ou si peu.
On imagine, c’est rassurant, qu’une belle gare au cœur des villes signifie l’ordre, et que l’émeute est un désordre ; on se trompe. On ne regarde pas assez les gares, on ne fait qu’y passer. Mais si on prend le temps d’observer, si l’on s’assoit et que l’on reste, soi immobile et les autres agités, alors il apparaît qu’il n’est point de lieu plus confus que le centre multimodal où se croisent trains, métros, bus, taxis, piétons, chacun allant selon une logique qui ne concerne que lui, tâchant de suivre son chemin sans heurter les autres, chacun courant selon une ligne brisée, à la façon des fourmis sur la surface des grandes fourmilières d’aiguilles de pin. Il suffit d’un choc, il suffit du trébuchement sur une aspérité, d’une impureté dans ce milieu fluide, et l’ordre que la paix ne laissait pas voir aussitôt réapparaît. Le flux des gens pressés qui remplit la gare prend en masse, s’organise en lignes, prend forme. Les gens s’apparient, les groupes se forment, les regards qui allaient au hasard ne prennent plus que certaines directions, des espaces vides apparaissent là où tout était plein, des lignes bleues bien droites se construisent là où tout n’était que mollesse multicolore, les objets s’envolent dans des directions privilégiées.
Les forces de l’ordre ne maintiennent pas l’ordre, elles l’établissent ; elles le créent car il n’est rien de plus ordonné que la guerre. Lors du conflit chacun connaît sa place sans qu’il soit besoin d’explication : il suffit d’un principe organisateur. Chacun sait, et fait ; pendant la guerre chacun connaît son rôle, chacun est à sa place. Ceux qui ne savent pas quittent les lieux en pleurant. Ceux qui ne connaissent pas leur place affectent de ne rien comprendre, ils croient le monde insensé et se lamentent, ils regardent derrière eux la gare brûler. Ils ne comprennent pas cette absurdité, ils croient à un effondrement de l’ordre. Ils meurent ou non, au hasard.
Une fois le ticket jeté, la gare flamba. Il y eut des corps affrontés, et des fuyards. Les gens s’organisèrent. Le principe organisateur était la race.
Le jeune homme contrôlé pour son ticket jeté était noir. La gare flamba.
La race n’existe pas. Elle existe suffisamment pour qu’une gare flambe, et que des centaines de personnes qui n’avaient rien en commun s’organisent par couleurs. Noirs, bruns, blancs, bleus. Après le choc qui eut lieu dans la gare les groupes de couleur étaient homogènes.
Après les troubles des policiers passaient dans les voitures des trains terrorisés. Leurs mains posées sur leur ceinture d’armes, ils marchaient lentement dans le couloir central en dévisageant les passagers assis. Ils montraient l’armement des bataillons de choc, ils étaient souples et fermes dans la tenue militarisée. Ils ne portent plus la tenue des anciens pandores, pantalon droit, chaussures basses, pèlerine et képi ; mais un pantalon serré aux chevilles, propre au saut, des chaussures lacées haut, qui permettent la course, des blousons amples et des casquettes bien vissées sur les crânes. À leur ceinture pendent des outils d’impact et de contrôle. On a changé leur tenue. On s’est inspiré de celle des bataillons parachutistes.
Ils vont dans les trains bigarrés d’un pas tranquille, et ils contrôlent les identités. Ils ne contrôlent pas au hasard, ce serait de l’incompétence. Ils utilisent un code couleur que tout le monde connaît. Cela se sait. Cela fait partie de cette capacité humaine à percevoir les ressemblances. Dans les gares où les trains s’arrêtent on entend le grésillement nasillard des haut-parleurs, on entend ce son ancien qui accompagne le quadrillage des zones urbaines. « Populations fidèles à la France, la police veille à votre sécurité. La police poursuit les hors-la-loi. Acceptez les contrôles, soyez vigilants, suivez les consignes. Populations fidèles à la France, la police veille sur vous. Facilitez son action. Il en va de votre sécurité. »
Sécurité. Nous en connaissons un rayon.
Ayant abandonné mon corps aux psychosomatotropes, je dormais.
Du dehors, rien ne pourrait différencier ce sommeil de la mort ; mon corps ne bouge pas, il est enveloppé d’un linge qui peut servir de drap, ou de linceul, qui peut me faire traverser la nuit ou passer le fleuve des morts. L’esprit libéré du corps devient un gaz plus léger que l’air. Il s’agit d’hélium, il s’agit d’un ballon ; il ne faut pas le lâcher. Dans le sommeil neurochimique, l’esprit est un ballon d’hélium qui ne tient qu’à un fil.
Le vacarme de la pensée continue toujours, le verbe éternellement s’écoule. Cet écoulement est l’Homme. L’Homme est un mannequin bavard, un petit pantin tiré de ficelles. Gavé de médicaments jusqu’à ne plus souffrir, délié de mon corps sensible, je laissais aller le ballon d’hélium. Le langage va seul, il rationalise ce qu’il pense, et il ne pense à rien d’autre qu’à son propre écoulement. Et il n’est qu’un fil qui retient au sol le ballon gonflé d’inquiétudes.
Avec qui puis-je parler ? De qui descends-je ? De qui puis-je dire que je tiens ?